Qu'est-ce que l'agriculture régénératrice (aussi appelée agriculture régénérative) ?
21 août 2023
- par
Lise
Depuis plusieurs décennies, les marqueurs de l’appauvrissement des sols agricoles mondiaux s'accumulent : tempête de poussière lors du “Dust Bowl” aux Etats Unis en 1935 liée à l’érosion, la teneur moyenne en matière organique des sols baissée de plus de moitié pour atteindre 1,6% en un siècle, la spécialisation des systèmes agricoles depuis la seconde guerre mondiale, etc. Dans les années 1970 germe alors dans le vocabulaire agronomique anglo-saxon l’idée de “régénération” des sols. Le terme “agriculture régénératrice” a commencé à se développer dans les années 2010 mais ne s’est diffusé à l’échelle mondiale qu’à partir de 2018-2019. Toutefois, dès 2017, en France, Danone lançait le programme “Les 2 Pieds sur Terre” pour diffuser les pratiques d’agriculture régénératrice dans les élevages et réduire leur empreinte carbone.
Mais alors à quoi correspond l’agriculture régénératrice, ce que certains appellent par anglicisme “l’ agriculture régénérative” ?
I. Définition et bénéfices de l'agriculture régénératrice pour les agriculteurs
1. Définition: la santé des sols au cœur de la stratégie
La vie du sol est au cœur des préoccupations de ce type d’agriculture. En effet, contrairement aux méthodes conventionnelles qui peuvent épuiser les sols et les ressources, l'agriculture régénératrice met l'accent sur la restauration des sols, sur la biodiversité ainsi que sur la résilience des sols aux aléas climatiques. La définition de l’agriculture régénératrice ne constitue pas un cadre précis, ce qui explique certainement qu’aucun label n’existe aujourd’hui, mais les déclinaisons de leviers sont multiples ce qui rend accessible ces pratiques au plus grand nombre d'agricultrices.eurs. La méthode reste exigeante car ce sont des objectifs de résultat qui sont attendus et non des objectifs de moyen (ex : l’implantation d’un couvert qui ne lève ne participe pas à la régénération de l’écosystème, bien que l'investissement ait été réalisé par l'agricultrice.eur).
Ainsi, d’après l’association à but non-lucratif Regeneration International, les pratiques agricoles dites “régénératrices” :
Restaurent la fertilité des sols et leur santé des sols via l'augmentation de la matière organique et une meilleure structure ;
Favorisent la rétention de l'eau et préservent la qualité des ressources en eau ;
Préservent la biodiversité et renforcent la résilience des écosystèmes aux aléas climatiques ;
Atténuent le changement climatique en réduisant les émissions de GES et en favorisant le stockage du carbone dans les sols agricoles (jusqu'à 50 tC/ha, 80 tC/ha pour les prairies).
2. Bénéfices concrets pour les agriculteurs ?
En plaçant le sol au cœur du système, l'agriculture régénératrice génère des externalités positives à plusieurs échelles :
Économique : réduction des coûts d'intrants (engrais, carburant) et, selon le WBCSD/BCG (août 2023), augmentation des profits de ~120 % vs. pratiques conventionnelles après transition ;
Agronomique : meilleure fertilité des sols, lutte contre l'érosion (jusqu'à 90 % de réduction selon l'Université de l'Ohio), résistance aux sécheresses ;
Environnemental : préservation de la biodiversité, amélioration de la qualité nutritive des aliments, contribution au climat via le stockage du carbone.
développe la fertilité naturelle des sols et permet de réduire la dépendance des agricultrices.eurs aux engrais et de diminuer les émissions de gaz à effet de serre de leur exploitation;
Les bénéfices de l’agriculture régénératrice/régénérative (Source : Gal culturalité)
II — Les 5 piliers de l'agriculture régénératrice : stratégie et mise en œuvre
L'agriculture régénératrice repose sur une stratégie holistique structurée autour de cinq piliers interdépendants, applicables à l'échelle de l'agrosystème.
Les 5 piliers de l'agriculture régénératrice (Source : ReSoil)
1. Couverture maximale des sols
Les couverts végétaux en interculture protègent les sols de l'érosion, limitent les fuites de nitrates, restructurent le profil racinaire et restituent de la matière organique. Les agriculteurs disposent de deux fenêtres : interculture courte (2-3 mois, entre deux cultures d'hiver) et longue (>3 mois, avant une culture de printemps), la seconde permettant des couverts multi-spécifiques plus riches en biomasse. Les légumineuses du couvert fixent l'azote atmosphérique grâce à une symbiose avec Rhizobium, réduisant le recours aux engrais de synthèse, un levier clé d'indépendance des chimiques de synthèse.
2. Diversification et allongement des rotations culturales
Sortir de la monoculture ou des assolements courts (blé-orge-colza) par une rotation d'au moins 4-5 ans, intégrant légumineuses, polyculture et cultures nettoyantes, offre de multiples avantages : limitation des bioagresseurs, enrichissement du sol en azote, amélioration de la structure racinaire et réduction des risques économiques. Une tête de rotation (luzerne, trèfle, méteil), un corps exigeant (blé, colza, maïs) et une fin nettoyante (sarrasin, seigle) forment le socle d'une rotation équilibrée.
3. Réduction du travail du sol
Le labour conventionnel (jusqu'à 30 cm, retournement à 135°) entraîne érosion, destruction de la vie biologique et formation d'une semelle compacte. Les Techniques Culturales Simplifiées (TCS) offrent des alternatives graduées : travail superficiel (≤15 cm), strip-till (uniquement sur la ligne de semis) et semis direct (0 travail, gain de 8 L de fioul/ha). Les achats en CUMA permettent de mutualiser l'investissement matériel.
4. Réduire les chimiques de synthèse, favoriser les engrais organiques
Les chimiques de synthèse, engrais minéraux et pesticides, représentent 19 % des émissions de GES agricoles françaises. Les remplacer par des engrais organiques (fumier, digestat, vinasses) améliore la santé des sols, leur fertilité des sols, la ressource en eau et réduit la dépendance au gaz naturel (>50 % du prix d'un engrais azoté). Côté phytosanitaires, les leviers de réduction incluent le bas-volume, le désherbage mécanique, les plantes compagnes et la lutte biologique. L'idéal : croiser ces approches avec l'allongement des rotations.
5. Réintégration des infrastructures agro-écologiques (IAE) pour labiodiversité
Haies, bandes fleuries, mares, bosquets et arbres isolés constituent les infrastructures agro-écologiques. Elles augmentent la biodiversité, forment des corridors écologiques, limitent l'érosion et permettent la lutte biologique. Le bois raméal fragmenté (BRF) des haies restitue de la matière organique riche aux sols. La PAC impose un minimum de 4 % de la surface agricole en IAE. L'association Earthworm Foundation et earthworm (vers de terre) sont des indicateurs biologiques clés de la santé des sols dans ces systèmes diversifiés.
II. Pourquoi et comment développer les 5 piliers de l’agriculture régénératrice ?
1. La couverture maximale des sols
On définit la période en interculture, comme la période entre deux cultures principales récoltées : entre la récolte de l’espèce de l’année N et le semis de la culture suivante l’année N+1. Une culture est dite d’hiver lorsqu’elle passe cette saison au champ et qu’elle est donc semée de septembre à novembre ; c’est notamment le cas du blé tendre d’hiver, le colza d’hiver ou l’orge d’hiver. Au contraire, une culture est dite de printemps lorsqu’elle n’est pas sur le champ en hiver et qu’elle est semée de février à mai, en sortie d’hiver ; c’est notamment le cas du maïs grain, du tournesol ou du soja. Un couvert végétal est une espace cultivée et non récoltée, car restituée au sol, en interculture.
Pourquoi faire un couvert végétal ?
Le couvert végétal n’étant pas récolté, il n’apporte pas un revenu direct à l'agricultrice.eur mais ce dernier en retire des externalités positives :
L’implantation de couvert est pertinente pour éviter les fuites de nitrates (provenant des engrais minéraux ou organiques) dans les eaux (voir Directives Nitrates).
Sachant qu’il faut en moyenne 300 ans pour reconstituer 1 cm de sol, les couverts permettent de limiter l’érosion du sol par le vent ou les eaux, en laissant la terre la moins nue possible.
Les racines du couverts peuvent également restructurer le sol en surface (notamment les graminées) ou en profondeur (notamment les crucifères). Ainsi la porosité du sol est agradée et les échanges gazeux et de minéraux sont simplifiés.
Les végétaux présents dans le couvert stockent du carbone par la photosynthèse et gagnent ainsi en biomasse (réaction de photosynthèse : 6CO2 + 6H2O + lumière = 6O2 + C6H12O6). Le couvert est une culture non récoltée mais restituée au sol. Ainsi le matière organique constitutive du couvert, une fois restituée, nourrit le sol en éléments utiles aux micro-organismes du sol et aux prochaines cultures.
Les légumineuses sont des espèces qui peuvent restituer des éléments nutritifs essentiels au sol et donc à la culture principale suivante : de l’azote. Les légumineuses peuvent fixer l’azote atmosphérique par fonctionnement symbiotique avec une bactérie du sol, Rhizobium.
Les espèces du couvert peuvent être mellifères, par exemple la phacélie. Ainsi, au moment de la floraison ces plantes sont particulièrement recherchées par les pollinisateurs, car elles produisent du nectar et du pollen en quantité et qualité. Elles permettent ainsi d’entretenir la biodiversité sur la ferme.
Les externalités positives des couverts végétaux (Source : ReSoil)
Est-ce toujours possible d’implanter un couvert ?
L’interculture peut être courte (2-3 mois), entre deux cultures d’hiver. Il est alors souvent plus délicat de cultiver un couvert végétal car le fenêtre temporelle est courte pour semer le couvert, qu’il lève et produise de la biomasse, puis le détruire. La plupart du temps, aucun couvert végétal n’est semé. Les résidus de la culture principale de l’année N peuvent être alors restitués au sol pour le couvre légèrement (biomasse faible < 1 tMS/ha). Néanmoins, il est tout de même possible de cultiver un couvert en interculture courte : sont priorisés les couverts mono-spécifiques, constitués de petites graines, à cycle de développement rapide.
L’interculture peut être au contraire longue (>3 mois), avant une culture de printemps (précédée d’une culture d’hiver ou de printemps). La fenêtre temporelle est plus longue pour cultiver un couvert (par exemple, 8 mois entre un blé tendre d’hiver et du maïs grain). L'agricultrice.eur peut semer un couvert dont la durée au champ est variable. Le couvert peut être simple, monospécifique ou complexe, multi-spécifique (produisant plus de biomasse). Pour ce dernier, le couvert est généralement semé directement après la récolte de la culture principale N et/ou détruit tardivement sans pénaliser la culture suivante N+1 (N.B. : dès que la température est trop basse le couvert ne gagne plus en biomasse bien qu’il reste sur la parcelle). Ainsi, plus le couvert est longtemps sur une parcelle, plus il pourra produire de la biomasse et restituer de carbone au sol.
Types d'intercultures et implantations de couverts (Source : ReSoil)
Pour en savoir plus sur les couverts végétaux, découvrez l'article suivant.
2. La diversification et l’allongement des rotations culturales
Pour maintenir la santé du système agricole et assurer un revenu à l'agricultrice.eur, la diversification des espèces et l’allongement des rotations culturales représentent des enjeux forts.
Après la seconde guerre mondiale, l’objectif principal demandé aux travailleurs des champs était de “nourrir le monde”. Ainsi les systèmes agricoles se sont spécialisés pour produire de manière plus intensive. Cet objectif productiviste a mené à la monoculture ou aux assolements triennaux (succession de trois cultures) : blé-orge-colza d’hiver.
Pourquoi diversifier et allonger la rotation ?
La conduite d’une exploitation en rotation diversifiée (au moins 4-5 ans) entraine une pluralité d’externalités positives, contrairement à la monoculture ou aux assolements réduits :
Elle limite la propagation des maladies et adventices : les bioagresseurs spécifiques à une culture unique, c’est-à-dire qui ne s’attaquent qu’à elle, ne peuvent se multiplier rapidement ni s’habituer aux traitements.
Elle n’épuise pas les sols et peut les enrichir. Une culture unique pompe toujours les mêmes éléments du sol qui ne peuvent donc pas se renouveler. Par exemple, le colza est exigeant en potasse et phosphore. Il peut être alterné avec une céréale, moins exigeante. De même, inclure des légumineuses ou des périodes de prairies temporaires permet d’enrichir le sol en azote.
Elle améliore la structure du sol (dans certains cas). Par exemple, les racines pivotantes des oléagineux (colza, moutarde) et des légumineuses (féverole, pois) sont complémentaires des racines fasciculées des graminées (blé, orge). Les systèmes pivotants vont plutôt ouvrir le sol et l’aérer tandis que les systèmes fasciculés vont améliorer le profil superficiel. Cette diversité de zone d’enracinement favorise l’infiltration de l’eau.
Elle diminue l’utilisation d’intrants. Les bioagresseurs étant moins favorisés, la consommation de produits phytosanitaires diminue. Si des légumineuses sont insérées dans la rotation alors de l’azote peut être relargué au sol ce qui réduit l’utilisation d’engrais minéraux pour la culture suivante.
Elle réduit les risques économiques. En effet, le revenu agricole ne dépend plus du prix de vente de quelques cultures (blé, orge, colza), car la diversification répartit les risques et les rentrées financières.
une tête de rotation qui assure l’amélioration de la fertilité et de la structure du sol (légumineuse, trèfle, luzerne, mélange ou méteil en système céréalier, prairie temporaire en élevage)
un corps de rotation qui peut être exigeant en azote et rémunérateur (blé, colza, maïs, betterave)
une fin de rotation composée plutôt de cultures nettoyantes et peu exigeantes comme le sarrasin, mélange de céréales, du seigle.
Par exemple, une culture de blé ou une culture de maïs, qui sont des cultures exigeantes en azote, peut être alternée avec une culture d’engrais vert comme une légumineuse (féverole, luzerne) qui enrichissent le sol. Entre ces cultures riches, il est judicieux d’insérer une plantation qui nécessite moins d’échanges avec le sol, comme un seigle ou un mélange de céréales. De même, pour améliorer la structure du sol, on peut choisir des cultures successives à enracinements différents : les racines pivotantes d’une culture de colza ou d’une légumineuses aèrent le sol en profondeur tandis que les racines fasciculées des céréales structurent l’horizon superficiel du sol.
Ensuite il est important d’alterner les cultures de printemps et d’hiver soit tous les ans ou tous les deux ans (dite rotation en 2-2). Cette succession permet de limiter la germination des graminées automnale comme le vulpin ou le ray-grass, en perturbant leurs cycles de développement par la forte variabilité des date de semis des cultures de la rotation. Une alternance entre espèces monocotylédones (graminées) et dicotylédones (tournesol, colza) peut être réalisée. Elle permet de limiter le développement de résistance des adventices aux herbicides, car ces derniers sont spécifiques contre les mono/dicotylédones.
Impact de la diversification et l'allongement de la rotation culturale (Source : ReSoil)
Pour en apprendre davantage sur la diversification des cultures, approfondissez avec l'article suivant.
3. La réduction du travail du sol
Pourquoi travailler le sol ?
Le sol est travaillé pour une diversité de raison notamment aérer le sol et faire du “guéret” (travailler l’horizon entre les chaumes et le fond de raie) pour préparer le sol avant l’implantation de la culture.
Le travail du sol permet de détruire ou d’enfouir les adventices dans le sol pour éviter leur germination et donc la concurrence avec la culture principale.
Le travail du sol permet de ressuyer et réchauffer le sol en l’aérant. Un sol réessuyé est une terre séchée après une pluie. L’eau qui était présente dans les plus gros pores du sol a laissé place à l’air. Ainsi la porosité du sol est améliorée et les racines des végétaux peuvent respirer. Ce type de sol permet de le travailler sans engendrer de tassement ni de lissage. L’aération du sol permet également de réchauffer la ligne de semis pour permettre à la graine de germer et de favoriser la minéralisation dans le sol et donc la disponibilité pour le végétal. Pour exemple, une augmentation de 10°C triple la vitesse de minéralisation.
Le lit de semence est préparé et la terre affinée sur un horizon superficiel par le travail de sol. Préparer le lit de semence revient à favoriser le contact entre le sol et la graine et ainsi favoriser la levée. Les prérequis sont une terre fine et un rappuyage léger de la graine dans le sol. Affiner la terre sur une horizon jusqu’à 20 cm permet un développement adéquat des racines et donc une optimisation de la croissance du végétal.
Diversité d'externalités positives en faveur du travail du sol (Source: externe)
Pourquoi limiter le travail du sol ?
Le travail du sol conventionnel reste le labour. Les premières traces de cette technique remontent jusqu’à -5 000 ans avant notre ère en Europe. Le labour se fait à l’aide d’une charrue. Elle travaille le sol jusqu’à 30 cm de profondeur en retournant la terre (aux alentours de 135°). Bien que cette pratique soit utilisée depuis des milliers d’années, le labour entrainent certaines externalités négatives agronomiques et économiques, comme :
l’érosion des sols, puisque après labour les sols sont nus, car les résidus de végétaux sont enfouis. Une croute de battance peut se former à la surface du sol et empêche l’eau et l’air de s’infiltrer dans le profil. La battance se forme par l'action de la pluie sur les sols travaillés, limoneux et pauvres en matière organique. Cela accentue les effets de la sécheresse et nuit au développement du végétal. Cela accentue également le phénomène de minéralisation du sol. Ainsi les phénomènes d’érosion et de minéralisation entrainent une diminution du taux de matière organique des sols travaillés;
une perturbation de la vie biologique du sol. En effet, les vers de terre se répartissent au sein du profil de sol en fonction de la profondeur. Il existe des vers de terre épigés (en surface), anéciques (jusqu’à 20 cm) et endogés (en profondeur jusqu’à 60 cm). En retournant la terre par le labour, les vers de terres n’évoluent pas à leur profondeur optimale. Ainsi la vie biologique du sol est amenuisée. D’autant plus que la charrue peut détruire de manière mécanique les vers ou champignons nécessaires à l’aération du sol ou à l’installation de symbiose mycorhizienne;
une limitation de l’accès aux réserves hydriques en profondeur par les racines des végétaux. Dans ce cas une semelle de labour à 20 ou 30 cm se forme. Cette couche compacte située à la base du labour limitera ainsi le développement du végétal, car ses racines ne pourront pas la traverser et cela pourra créer des conditions anoxiques sous la semelle de labour;
une consommation de carburant et un besoin en puissance élevés. Augustin, agriculteur viennois accompagné par ReSoil, explique que la consommation lors d’un semis est en labour de 10L de fioul/ha et en semi direct de 2L de fioul/ha. Ainsi les coûts de production peuvent être plus élevés en pratiquant le labour;
Comment limiter le travail du sol ?
C’est pourquoi de nouvelles conditions de travail du sol ont émergé depuis la fin du XXe siècle pour pallier ces externalités : les Techniques Culturales Simplifiées (TCS). Elles consistent à travailler de manière simplifiée le sol, moins en profondeur, en ne retournant pas l’horizon de sol, jusqu’à travailler uniquement la ligne de semis, voire pas du tout le sol. La consommation de carburant et le besoin en puissance sont diminués. Voici quelques exemples :
Le strip-till est une technique qui ne travaille que la ligne de semis. Elle permet ainsi de réchauffer le sol et ameublir la terre qui accueillera les semis. Le sol peut être travaillé de manière superficiel ou profondément (5 à 30 cm). Néanmoins l’investissement reste élevé.
Le travail superficiel permet de travailler toute la surface d’une parcelle, mais moins profondément que le strip-till, jusqu’à 15 cm maximum. L’investissement est aussi élevé.
Le semis direct, comme son nom l’indique, ne travaille pas du tout le sol et sème directement la graine dans les chaumes de la culture précédente ou dans un couvert végétal. Ainsi aucune externalité négative lié au labour n’est visible sur ces terres. Néanmoins, ce matériel nécessite un investissement plus conséquent (entre 30 000 et 55 000€ pour un semoir à dent) et les rendements peuvent être impactés, par la concurrence avec les végétaux déjà en place.
Pour pallier les investissement élevés de TCS des achats en Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA) peuvent constituer une solution. Souvent l’arrêt de travail du sol est corrélé avec une augmentation de l’utilisation de produits phytosanitaires. Une alternative est d’associer l’arrêt du travail du sol à une couverture permanente du sol, l’allongement des rotations et la diversifications des cultures. Ainsi, les leviers de l’agriculture régénératrice sont reliés, car une ferme durable et résiliente se conçoit à l’échelle de l’agrosystème.
Diversité de travail du sol et leur impact sur le sol (Source : Agroleague)
4. La stimulation de la fertilité naturelle des sols en favorisant les apports d’engrais naturels et limiter les intrants chimiques
Les intrants chimiques peuvent être de deux natures au champ : des engrais minéraux pour apporter des éléments nutritifs essentiels à la plante ou des produits phytosanitaires pour protéger les cultures des ravageurs et maladies.
A. Apporter des engrais organiques
Il existe deux types d’engrais : des organiques ou minéraux. Les engrais organiques sont des produits résiduaires organiques (PRO) regroupant les effluents d’élevage, les effluents agro-industriels (vinasses de sucrerie de betterave…) et les effluents urbains (boues de station d’épuration, composts de déchets urbains…). Les engrais minéraux sont des engrais de synthèse, issus de l’industrie de la chimie. Le gaz naturel est la principale matière première utilisée pour la fabrication des engrais minéraux.
Pourquoi favoriser les apports d’engrais organiques au profit des engrais minéraux ?
L’apport d’engrais organique sur une parcelle apporte de nombreuses externalités positives, comme :
diminuer les émissions de gaz à effet de serre : 19% des émissions de gaz à effet de serre (GES) françaises en 2019 sont liées à l’agriculture. 80 % des émissions nationales de protoxyde d’azote (N2O) sont dues à la culture des sols (notamment la fertilisation minérale et organique). Les engrais minéraux étant fabriqués à partir de gaz, leur process de synthèse est très émetteur. D’après une étude de la revue Nature, la production des engrais azotés de synthèse correspond à 39% des émissions liées à l’utilisation de ces engrais. Ainsi le passage au fumier, digestat solide ou vinasse peut permettre d’améliorer son bilan carbone en réduisant notamment les émissions à la fabrication. A noter que ce n’est pas le cas de tous les engrais organiques (ex : le compost d’effluents d’élevage).
limiter les risques de pollution des eaux : Les fertilisants organiques limitent les pertes par lixiviation (solubilisation d’éléments solides dans l’eau) par la libération progressive d’éléments nutritifs lors de la minéralisation.
relever le taux en matière organique des sols : Actuellement le taux moyen de matière organique (MO) des sols français s’abaisse à 1,6 %. Il constitue un seuil critique, en deçà duquel rien ne pousse. En 1900, ce taux était de 4%. Ainsi, au lieu d’apporter des engrais minéraux uniquement bénéfique au développement de la plante, épandre de la matière organique sur le champ permet d’investir dans le sol, en plus de nourrir la plante.
améliorer l’infiltration d’eau : L’apport de matière organique permet d’enrichir l’humus du sol. Ainsi des complexes argilo-humiques se forment entrainant des micro-cavités dans le sol, ce qui contribue à la bonne porosité de celui-ci, favorisant ainsi l'infiltration de l’eau.
limiter la volatilisation des prix des engrais : Contrairement au prix des engrais minéraux azotés, le prix des fertilisants organiques n’est pas corrélé à celui du gaz, car non constitutif de ces derniers. L’union des industries de la fertilisation (UNIFA) estime que le gaz naturel représente aujourd’hui plus de 50 % du prix de vente d’un engrais azoté.
gagner en indépendance agricole : L’utilisation de ses propres produits résiduaires organiques permet de gagner en indépendance par rapport aux industries chimiques productrices des fertilisants minéraux.
agrader les sols : En s’associant à l’argile, les matières organiques accroissent la stabilité du sol et retiennent l’eau et de nombreux éléments nutritifs. La porosité du sol est améliorée, l’eau et l’air circulent mieux dans le profil du sol colonisé par les racines. Ainsi le sol est enrichi et la vie biologique du sol est également favorisée.
rendre disponible progressivement la ressource : La minéralisation de la matière organique permet de libérer progressivement les éléments nutritifs à la plante. Ce processus est de durée variable selon la matière organique considérée. En effet, les fertilisants organiques jouent le rôle d’amendement ou d’engrais. La minéralisation d’un amendement est lente ; son taux de minéralisation de l’azote est bas et la MO est qualifiée d’humigène. Les amendements améliorent agradent davantage les sols. Au contraire, la minéralisation d’un engrais est plus rapide ; son taux de minéralisation de l’azote est haut et la MO est qualifiée de dégradable. Les engrais apportent les nutriments nécessaires au développement de la plante.
Comment apporter de la matière organique à son système ?
Réinstaurer l’élevage : Les ateliers grandes cultures et élevages fonctionnent de manière interdépendante et sont mutuellement bénéfiques. Pour exemple, les effluents d’élevage (fumier, lisier, …) permettent de fertiliser les cultures, dont une partie sert à nourrir le troupeau (foin, maïs, ...). Après la seconde guerre mondiale, avec le besoin de produire intensément, une spécialisation des fermes (en grandes cultures ou élevage) s’est mise en place pour gagner en productivité. Cette tendance s’intensifie, avec la chute du nombre d’élevage expliquée par les fortes contraintes quotidiennes de l’élevage, la faible marge souvent dégagée et la demande sociétale privilégiant les protéines végétales aux animales. D’après le dernier recensement agricole de l’Agreste, entre 2010 et 2020 ce sont 30% des élevages qui ont disparu, soit 63 500 fermes. Dans ce contexte là, la production d’effluents d’élevage est elle aussi amenée à diminuer et amène donc une tension sur le marché.
Réutiliser les autres déchets d’origine anthropique (urbains et agro-industriels) : Dans les régions où les grandes cultures sont très marquées et l’élevage peu, les déchets urbains (boues de station d’épuration, composts de déchets urbains) ou agro-industriels (vinasses de sucrerie de betterave) peuvent être épandus sur les cultures.
Restituer les résidus de végétaux : Une autre solution reste l’apport de matière organique par les végétaux. Les CIPAN restituent de la matière organique après destruction en sortie d’hiver ou les cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE) restitue aussi de la biomasse à la récolte d’une CIVE d’hiver. Enfin, restituer les résidus de cultures à paille permet également d’augmenter le taux de matière organique, sans coût supplémentaire.
Pour approfondir le sujet des engrais organiques, consultez l'article suivant.
B. Limiter les produits phytosanitaires
Les produits phytosanitaires ou phytopharmaceutiques ou pesticides, sont des substances chimiques ou naturelles qui visent à protéger les végétaux des attaques des organismes nuisibles, dits bioagresseurs, comme les champignons (utilisation de fongicides), les insectes (utilisation d’insecticides) ou les mauvaises herbes (utilisation d’herbicides). Les débuts des produits phytopharmaceutiques (PPP) remontent à la fin du XIXe siècle. L’utilisation des PPP explose après les deux guerres mondiales, car leurs procédés de fabrication s’inspirent de ceux des armes chimiques. Aujourd’hui, plus de 1000 pesticides sont utilisés à travers le monde, d’après l’OMS.
Pourquoi limiter les produits phytosanitaires ?
L’utilisation de pesticides est encadrée et cherche à être limitée, car :
des résidus alimentaires peuvent être retrouvés;
ils peuvent persister dans les sols et dans l’eau. Les substances actives des pesticides peuvent se dégrader dans l’environnement. Certaines de ces substances se retrouvent dans les eaux destinées à la consommation humaine. L’Anses (l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) suit une limite réglementaire qui constitue un indicateur de qualité (non un seuil de toxicité). En situation de dépassement, la réglementation prévoit des actions comme des protections accrues de la ressource, des interconnexions entre différentes ressources d’eaux brutes, des dilutions ou des traitements renforcés de l’eau distribuée;
les personnes entrant en contact avec ces produits dans le cadre de leur travail, à leur domicile ou dans leur jardin ont plus de risques sanitaires. Les pesticides font partie des premières causes de décès par auto-empoisonnement, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire;
entraine des pertes de biodiversité végétale au sein et en bordure des parcelles mais aussi dans les milieux aquatiques. Dans le cas de la faune du sol, les insecticides peuvent être plus toxiques que les herbicides et particulièrement pour les vers de terre et arthropodes du sol. Les fongicides le sont encore plus.
Comment limiter l’utilisation de produits phytosanitaires ?
Plusieurs méthodes permettent de limiter les doses de pesticides, voire de s’en affranchir totalement :
Traiter au bon moment et dans les bonnes conditions : Les préconisations sont de traiter lorsqu’il y a le moins de vent possible. La limite maximale est de 19 km/h. Il faut également éviter de traiter en conditions humides. Ainsi il est préférable de travailler tôt le matin ou dans la nuit. Ces conditions permettent de limiter la volatilisation des PPP.
La méthode de “bas volume“ : La technique du bas volume consiste à abaisser le volume d’eau qui dilue les PPP lors de l’application au champ pour augmenter leur concentration et, de fait, leur efficacité. Cette technique permettrait d’abaisser la quantité de PPP épandue mais nécessite des conditions météorologiques plus exigeantes en termes de chaleur, d'hygrométrie et d'absence de vent pour limiter leur volatilisation.
Le désherbage mécanique : permet de réduire le nombre de passage de traitement de herbicide, en binant par exemple. Néanmoins, le travail du sol, notamment intensif, perturbe la faune du sol et présente une empreinte carbone plus importante que le désherbage chimique.
La mise en place de plantes compagnes : La mise en place de plantes compagnes permet de limiter le développement des adventices ou perturbe les attaques d’insectes ravageurs (par effet visuel ou olfactif). Cependant, les plantes compagnes présentent un risque de concurrence avec la culture en place et leur destruction peut nécessiter une intervention d’herbicide si la concurrence en sortie d’hiver est trop importante et pénalise trop le potentiel de rendement.
Une convergence de leviers grâce à l’agriculture biologique : l’agriculture biologique consiste à s’affranchir des engrais de synthèses et des traitements. La couverture maximale des sols permet de limiter l’implantation d’adventices. La diversification et l’allongement des rotations culturales permet aux plantes d’être plus résilientes face aux maladies. Enfin, diminuer la quantité de PPP serait possible en utilisant des leviers de lutte biologique, c’est-à-dire des organismes vivants pour prévenir ou lutter contre les attaques des ravageurs des plantes.
Diversité de moyen pour limiter l’utilisation de produits phytosanitaires (Source : ReSoil)
Pour monter en compétences sur l'impact des produits phytosanitaires, découvrez l'article suivant.
5. La réintégration des infrastructures agro-écologiques
Une infrastructure agro-écologique (IAE) correspond à tout habitat semi-naturel d’un agroécosystème, spontané ou créé par l’humain, géré selon un régime de perturbation faible, la dynamique « naturelle » de l’habitat étant favorisée. Aucun pesticide ni fertilisant (minéral ou organique) n’est apporté.
Pourquoi introduire des Infrastructures agro-écologiques (IAE) ?
Les IAE rendent l’agroécosystème plus résilient de diverses manières, en :
augmentant la biodiversité : Les bandes fleuries et arbres peuvent être des espèces mellifères, riches en nectar et pollen, et attirer ainsi des pollinisateurs. La diversité d’IAE sur une exploitation s’accompagne d’une richesse spécifique : espèces volantes, nageuses, bondissantes (et bien d’autres) coexistent;
constituant des corridors écologiques : Une haie permet par exemple d’abriter des animaux ou oiseaux. En outre, elle permet de connecter deux milieux et permet ainsi la circulation des espèces;
réhaussant le taux de matière organique des sols : Le bois des haies peut être utile aux cultures une fois restitué sous une forme fragmentée ; c’est le bois raméal fragmenté (BRF). Elle représente une source riche en matière organique pour les sols. Sa production est possible en récupérant le bois des feuillus constituant les haies de l’exploitation. L’apport d’un mulch de BRF permet de réhausser le taux de matière organique du sol et de nourrir les micro-organismes qui s’y trouvent. Le BRF peut néanmoins créer une faim d’azote. Cela n’est pas dérangeant si la culture suivante est une légumineuse. Cette faim d’azote peut même constituer un avantage : elle aurait une action herbicide contre les adventices présentes sur la parcelle avec le BRF;
limitant les érosions : Les IAE constituent des freins à l’érosion (par le vent ou la pluie) et au ruissellement et améliorent ainsi la fertilité et la structure des sols.
permettant l’installation d’une lutte biologique : Les IAE permettent d’étendre l’habitat de certains auxiliaires de culture, et s’inscrivent donc dans une démarche préventive pour le développement d’organismes utiles afin de réguler les bioagresseurs très tôt dans le cycle de culture. Cela permet de limiter l’utilisation de produits phytosanitaires;
en diversifiant sa production : L’implantation de vergers permet de gagner de nouveaux débouchés (fruits, bois).
Constituant des éléments essentiels au paysage agricole, les IAE sont imposées sur une surface minimale à chaque exploitation par la Politique Agricole Commune (PAC). Elles doivent représenter soit 4% de la ferme soit 3% (à condition qu’il y ait alors en plus sur l’exploitation 4% de cultures dérobées ou légumineuses sans traitement).
Comment intégrer des IAE ?
Il existe une diversité d’IAE. Elles sont présentes en milieu arboré, herbacé ou humide.
Les infrastructures agro-écologiques dans le paysage (Source : Melanie Roy)
Pour en apprendre davantage sur les jachères, découvrez l'article suivant.
III. Défis et avenir de l’agriculture régénératrice / agriculture régénérative
Les freins à surmonter pour les agriculteurs
Seules 3 % des exploitations françaises en grandes cultures pratiquent l'agriculture de conservation (APAD). La transition (3-5 ans en moyenne) se heurte à trois types de freins :
Psychologiques : être précurseur dans une minorité demande une conviction forte, surtout face à des pertes de rendement temporaires possibles ;
Financiers : couverts (30-100 €), nouveau matériel (à partir de 25 000 €), rendements en baisse lors de la transition ;
Techniques : besoin d'accompagnement agronomique, de formation et d'échange entre pairs pour réussir.
Certification, cahier des charges et chaîne de valeur
Il n'existe pas aujourd'hui de certification ni de label unique de l'agriculture régénératrice, sa définition reste ouverte. L'association Pour Une Agriculture du Vivant (PADV) a cependant instauré un Indicateur de Régénération (note /100 sur sol, plante, biodiversité paysagère) qui peut constituer le socle d'un cahier des charges objectif. La chaîne de valeur joue un rôle crucial : industriels et distributeurs peuvent valoriser les productions régénératrices via des primes filières (ex : +20-25 €/tonne de blé bas-carbone), répartissant le surcoût de la transition sur l'ensemble de la chaîne de valeur.
Mécanismes financiers pour enclencher et pérenniser la transition agro-écologique (Source : ReSoil)
Conclusion : une stratégie accessible à tous les agriculteurs
L'agriculture régénératrice offre aux agriculteurs un panel de leviers complémentaires pour régénérer leurs sols, préserver la biodiversité et réduire leur dépendance aux chimiques de synthèse. Sa force est précisément l'absence de cadre rigide : chaque exploitation peut construire sa stratégie propre, à son rythme, en cumulant les piliers selon ses contraintes.
Pour accompagner cette transition, ReSoil identifie les leviers les plus pertinents pour chaque ferme et valorise les efforts via les crédits carbone du Label bas-carbone, finançant ainsi directement la transition des agriculteurs engagés.
Vous êtes une entreprise et vous souhaitez contribuer à la neutralité carbone en France en soutenant un projet agricole de régénération ? Alors consultez notre page dédiée et contactez-nous.
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