Viticulture bas-carbone : une filière en transition

10 février 2026

- par
Antoine

La viticulture française est loin de former un ensemble homogène. Elle se caractérise au contraire par une forte diversité territoriale et structurelle, qui façonne profondément les pratiques culturales, les systèmes de production et les capacités d’adaptation face au changement climatique. Le relief, la pression foncière ou l’accès à la ressource en eau influencent directement les choix techniques des exploitants, tandis que l’exposition aux risques climatiques – stress hydrique, gel, développement accru des maladies cryptogamiques – varie fortement d’un bassin viticole à l’autre, appelant des réponses locales et différenciées.

À cette hétérogénéité géographique s’ajoute une diversité des structures économiques et organisationnelles. Entre exploitations familiales ancrées de longue date dans leur territoire et grands groupes viticoles disposant de moyens plus importants, entre caves particulières agiles dans leurs décisions et coopératives devant composer avec la pluralité des profils de leurs adhérents, les marges de manœuvre pour engager la transition bas-carbone sont très inégales. Ces écarts sont encore renforcés par le positionnement marché des vins : les vignobles à forte valeur ajoutée disposent généralement d’une capacité d’investissement supérieure à celle des segments d’entrée de gamme, plus contraints par la pression sur les prix et les volumes.

Cette diversité des situations conditionne directement la manière dont la transition vers une viticulture bas-carbone peut être engagée et souligne la nécessité de stratégies adaptées aux contextes locaux et économiques. Après avoir présenté, dans un article précédent, les principaux leviers agronomiques permettant de décarboner la viticulture, cet article s’attache à analyser comment les cadres réglementaires, les dynamiques de marché et les outils de mesure peuvent accompagner et structurer ces trajectoires de transition.

Panorama des moteurs des initiatives pour une viticulture bas-carbone

Le cas des appellations d’origine : opportunités et contraintes

Les indications géographiques protégées (AOP/IGP) constituent aujourd’hui des leviers puissants de différenciation et de valorisation économique des vins français. En structurant une offre autour d’un terroir, d’un style et d’un savoir-faire reconnus, les appellations permettent souvent d’atteindre des niveaux de prix supérieurs à ceux des vins sans indication géographique.

Par exemple, les prix des effervescents en grande distribution varient en fonction du segment, de 3,3€/col pour les cuves closes à 25,4€/col pour le Champagne ; pour un prix moyen de 7,9€/col.

Prix des vins effervescents en grande distribution
Source : ©Resoil, 2026

Les cahiers des charges des AOP/IGP constituent un facteur de stabilité et de reconnaissance, en fixant des règles précises sur les cépages, les rendements, les techniques culturales et les pratiques œnologiques. Cependant, ils sont parfois perçus comme rigides face aux exigences émergentes de l’agroécologie et de l’adaptation climatique. Par exemple, certaines démarches de révision des cahiers des charges qui visent à intégrer des critères environnementaux (comme l’introduction de nouveaux cépages résistants ou des modifications de densité de plantation) rencontrent des résistances institutionnelles ou sociales.

Malgré ces contraintes, les appellations et leurs ODG (organisme de gestion : piloté par l’ensemble des producteurs de l’appellation) offrent d’importantes opportunités : elles peuvent constituer des cadres collectifs propices à la transition, facilitant l’expérimentation, la mutualisation d’outils et le partage d’expérience entre vignerons. L’intégration progressive de critères environnementaux peut renforcer leur rôle de moteur de transformation, tout en préservant la notion de terroir, raison d’être des appellations.

Le cadre réglementaire comme accélérateur et parfois comme enjeu

La viticulture est aujourd’hui soumise à un contexte réglementaire en pleine évolution. Du contrôle des pesticides et fertilisants à des exigences croissantes en matière de biodiversité et de gaz à effet de serre, les réglementations nationales et européennes élargissent progressivement le périmètre des obligations environnementales.

Les politiques publiques incitatives offrent des leviers importants : aides à la conversion vers l’agriculture biologique, financements pour l’innovation, soutien aux investissements bas-carbone ou à la biodiversité, etc. Ces instruments constituent des accélérateurs pour les exploitations souhaitant engager ou intensifier leurs transitions et leur adaptation au changement climatique. En parallèle, des politiques réglementaires viennent réglementer les pratiques pour en réduire l’impact sur l’environnement.

La complexité administrative associée à ces dispositifs, ainsi que la charge de conformité qu’ils impliquent, représentent parfois un frein pour les exploitants, notamment pour les plus petites exploitations où la gestion administrative pèse fortement sur les capacités de travail. Cette situation met en évidence une tension durable entre l’ambition environnementale portée par les politiques publiques et la compétitivité économique des exploitants, qui doivent pouvoir concilier respect des normes et performance économique.

Dans ce contexte, l’accompagnement technique et financier adapté apparaît comme un élément indispensable pour soutenir les viticulteurs dans leurs démarches de transition.

Dispositifs réglementaires d'accompagnement de la transition viticole
Source : ©Resoil, 2026

Les consommateurs : des attentes en mutation, un levier de marché

Du côté de la demande, on observe une sensibilité croissante des consommateurs aux enjeux climatiques et environnementaux, qui se traduit par une évolution des comportements d’achat. La consommation de vin bio, par exemple, a plus que doublé au cours des dernières années, portée par une recherche de produits perçus comme plus responsables, locaux et cohérents avec des valeurs environnementales.

Les consommateurs sont également de plus en plus prêts à accepter une certaine évolution des styles des vins. Il faut rappeler que le monde du vin est un monde complexe, les appellations et labels sont nombreux, les types de vins variés et en parallèle les consommateurs s’intéressent de moins en moins à cette diversité. Il y a donc une tendance à revenir sur du marketing plus simple pour le consommateur en utilisant des marqueurs de différenciation moins complexes.

L’arbitrage entre prix, qualité perçue et engagement environnemental reste délicat : pour une grande partie des consommateurs le prix demeure encore le premier critère d’achat, cela pose donc un défi de taille pour la valorisation d’une offre bas-carbone.

Evolution de la consommation de vin bio et non bio
Source : Natex Bio

Valorisation de la viticulture bas-carbone : méthode vigne du Label Bas-carbone

La transition viticole peut être suivie à travers de nombreux indicateurs environnementaux : biodiversité, santé des sols, usage des intrants, consommation d’énergie ou encore carbone. Chacun apporte un éclairage spécifique sur le fonctionnement de l’exploitation, mais leur mise en œuvre implique presque toujours un travail conséquent de collecte de données, des observations de terrain, voire des prélèvements, ce qui peut constituer un frein opérationnel pour les viticulteurs.

Dans ce contexte, l’indicateur carbone apparaît comme particulièrement pertinent. Il est aujourd’hui relativement simple à mesurer, à partir de données en grande partie déjà disponibles sur l’exploitation, avec peu de mesure terrain nécessaire (hors analyses de sol ponctuelles). Surtout, il constitue un indicateur transversal : les leviers bas-carbone mobilisés en viticulture génèrent aussi des co-bénéfices sur la biodiversité, la qualité de l’eau et de l’air, ainsi que sur la résilience des sols.

Actuellement, deux outils sont principalement utilisés dans la filière pour suivre le carbone. GES&Vit et Wine Pilot permettent de réaliser un bilan des émissions de gaz à effet de serre et d’identifier les principaux leviers de réduction d’émissions sur tous les scopes de l’exploitation.

À moyen terme, un nouvel outil devrait venir compléter ces dispositifs et faciliter la valorisation économique de la transition bas-carbone : la méthode vigne du Label Bas-Carbone, attendue à horizon 2026.

Label Bas-arbone

Cette méthode, développée dans le cadre du Label Bas-Carbone de l’État, vise à quantifier de manière officielle les réductions d’émissions de gaz à effet de serre et le stockage de carbone générés par l’évolution des pratiques viticoles. Elle est construite avec l’appui de l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV) et sous l’égide des pouvoirs publics, afin de garantir une méthodologie robuste, reconnue et harmonisée.

L’un de ses apports majeurs réside dans la possibilité de financer le changement de pratiques via la vente de crédits carbone sur le marché volontaire, offrant ainsi une source de revenu complémentaire pour les exploitations engagées. Au-delà de l’enjeu financier, la méthode vigne du Label Bas-Carbone a vocation à devenir un outil support pour travailler en cohérence à l’échelle de toute la filière vitivinicole, en alignant producteurs, coopératives, interprofessions et acteurs aval autour d’objectifs climatiques communs.

Ainsi, la mesure et le suivi de la transition viticole, et en particulier via l’indicateur carbone, apparaissent comme des leviers centraux pour structurer des trajectoires crédibles, mesurables et valorisables, au service d’une viticulture plus résiliente et durable.

Changement systémique à l’échelle de la filière

Harmoniser la communication auprès du consommateur

Une fois les mesures de transition établies, il devient possible pour les exploitations de valoriser leurs efforts au-delà de la seule dimension carbone. Les certifications environnementales – HVE (Haute Valeur Environnementale), bio, Demeter, etc. – jouent un rôle structurant dans le marché : elles offrent une reconnaissance formelle des pratiques vertueuses et constituent des signaux crédibles pour les acheteurs, les distributeurs et les consommateurs.

Ces labels offrent plusieurs avantages : ils améliorent la visibilité des produits, facilitent l’accès à certains circuits de distribution ou appels d’offres, et contribuent à bâtir une différenciation sur le marché. Toutefois, la multiplication des labels peut aussi entraîner une complexité de lecture pour le consommateur, ce qui peut réduire leur impact potentiel. Par ailleurs, les coûts de certification et les démarches associées représentent un investissement non négligeable pour les exploitations.

Dans ce contexte, un enjeu considérable consiste à assurer une cohérence entre les certifications et les pratiques réelles sur le terrain, afin de renforcer la crédibilité des démarches et de répondre aux attentes d’un public de plus en plus averti. Cette cohérence est aussi essentielle pour développer une complémentarité entre les labels traditionnels et les démarches bas-carbone, qui peuvent se renforcer mutuellement et créer des synergies de marché.

Valorisation collective : coopératives, interprofessions, institutions

La gouvernance collective de filière apparaît comme un levier majeur pour coordonner les acteurs et accélérer la transition bas-carbone dans la viticulture. Les coopératives, en regroupant de nombreux producteurs, permettent de massifier les pratiques vertueuses, de mutualiser les investissements dans des outils de mesure ou de transformation, et de partager les retours d’expérience entre membres.

Les interprofessions régionales ou nationales jouent également un rôle structurant : elles peuvent contribuer à harmoniser les pratiques, construire des stratégies communes, et faciliter l’accès à des financements ou des dispositifs d’accompagnement. Certains organismes interprofessionnels se sont fixés des objectifs ambitieux, comme la neutralité carbone d’ici 2035 pour le BIVB avec 60% de réduction d’émission et 40% de compensation. Cela constitue un cadre stratégique mobilisateur pour les acteurs du secteur.

Enfin, les partenariats avec les collectivités locales et les institutions publiques sont essentiels pour aligner les démarches de transition avec les politiques territoriales, co-financer des projets structurants et créer des écosystèmes de soutien (technique, financier, organisationnel).

Dans ce contexte, l’importance de la gouvernance ne se limite pas à la coordination technique : elle est aussi un vecteur de confiance et de cohérence stratégique, capable de transformer des efforts isolés en une dynamique collective de transformation durable.

La viticulture bas-carbone ne peut se réduire à des changements ponctuels dans les vignes. Elle suppose une transformation profonde de la filière, de ses systèmes économiques, de ses modes de gouvernance, de son rapport au marché et au consommateur. Les choix techniques et agronomiques sont essentiels, mais ils ne suffisent pas si la filière ne s’organise pas collectivement.

Certifications crédibles, transparence, traçabilité, valorisation de l’engagement, coopération, innovation et sobriété : tous ces leviers sont interdépendants. Leur mise en œuvre exige une volonté collective, un cadre stable, des investissements partagés et une vision long terme.

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