MACF et agriculture en France : quels enjeux concernant la taxe carbone aux frontières ?

23 décembre 2025

- par
Alexis

[Cet article se base sur les dernières actualités en date du 21 décembre 2025]

Parue en octobre 2023 dans un nouveau règlement de la commission européenne, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), communément appelé « taxe carbone aux frontières », bouleverse l’économie des entreprises et les importations.

MACF : Qu’est-ce que c’est ? Quels enjeux ? Décryptage de son impact pour le secteur agricole

Jusqu’à maintenant, seuls les producteurs européens étaient soumis à des « taxes » via le marché du quota carbone. Malgré un certain nombre de quotas gratuits pour les entreprises, au-delà de ce seuil chaque tonne de CO2 équivalent émise doit être achetée sur le marché carbone. En revanche, les producteurs hors de l’UE exportant sur notre territoire n’étaient pas soumis à cette réglementation. Résultat, un déséquilibre de compétitivité pour les producteurs d’engrais européens, d’autant plus avec la flambée du prix du gaz (à 80% importé en Europe), et ce malgré des émissions à la production nettement inférieures aux produits étrangers.

Une taxe pensée pour redynamiser la production européenne et éviter les fuites de carbone

Afin de relancer la production d’engrais azotés en Europe, l’Union Européenne a donc voté en 2023 l’instauration d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). En phase de transition depuis 2023, il va pleinement s’appliquer au 1er janvier 2026 sur 6 secteurs : les engrais azotés, le fer et l’acier, l’aluminium, le ciment, l’électricité, et l’hydrogène. Concrètement, chaque acheteur devra s’acquitter de certificats carbone à hauteur des émissions des produits importés.

Un objectif clair et affiché : si toutes les productions sont taxées à la même hauteur par tonne équivalent CO2 à la production, les engrais européens moins émetteurs retrouveront des parts de marché. Dans le même temps, la suppression des quotas gratuits alloués aux usines européennes devrait encore les pousser à réduire leurs émissions.

Infographie de la mise en place du MACF (©ReSoil, 2025))
Infographie de la mise en place du MACF (©ReSoil, 2025)

Une étude de 2025 a montré qu’en supposant un prix du carbone à 100 USD/t similaire au prix des quotas carbone, les importations européennes de NPK devraient chuter respectivement de 27%, 9% et 17% d’ici 2040, tandis que la production européenne augmenterait de 12%, 3% et 4%. C’est précisément cette substitution qui est recherchée par la Commission Européenne.

Cependant, en 2021, 30% de l’azote consommé en Europe était importé, et à elle seule la France représente 4% des importations mondiales d’engrais azotés. Cette taxe carbone aux frontières impactera nécessairement les agriculteurs européens et français en faisant augmenter les prix d’achat des engrais. A terme, même en cas de substitution d’origine des apports, les prix resteraient bien supérieurs aux prix actuels.

Une conséquence directe du MACF : l’augmentation des coûts de production

Première utilisatrice d’engrais azotés dans l’Union Européenne (plus de 20% du total) et 8ème mondiale pour la consommation d’engrais azotés, la France sera particulièrement touchée par cette taxe.

Consommation d'engrais azotés des principaux utilisateurs européens (©ReSoil, 2025, données Eurostat)
Consommation d'engrais azotés des principaux utilisateurs européens (©ReSoil, 2025, données Eurostat)

D’après un rapport de 2022 du ministère de l’Agriculture, l’Hexagone est importateur net d’engrais azotés : 4,8 Mt brutes importées pour 0,5 Mt brutes exportées (2,1 Mt brutes produites)

Les besoins nationaux sont pourvus à :

• 33% par la production française (principalement les ammonitrates)

• 29% par les pays de l’UE

• 38% par des pays tiers (principalement Russie, États-Unis, Égypte, Algérie et Trinidad et Tobago, sous forme d’urée et de solutions azotées)

Comment est calculé le coût du MACF ?

A partir d’une importation de plus de 50 t massique, le MACF s’applique. Il dépend :

• Du prix du certificat : il est indexé sur le prix moyen des quotas carbone obligatoires sur le marché ETS (Emissions Trading System - ou SEQE en français) de la semaine précédente. Actuellement, il fluctue autour des 85€/t mais il est amené à augmenter avec la disparition des quotas gratuits.

• De l’intensité carbone du produit, c’est-à-dire des émissions directes et indirectes. Chaque exportateur devra fournir cette valeur à l’importateur. A défaut, une valeur de référence (moins avantageuse) sera prise.

• Des quotas gratuits décernés à l’année N. Chaque année, ces volumes diminueront pour disparaître en 2034

• Du dispositif de taxe carbone déjà mis en place dans certains pays

Formule détaillée du calcul du coût du MACF (Source : Ministère de la Transition énergétique, ReSoil)
Formule détaillée du calcul du coût du MACF (Source : Ministère de la Transition énergétique, ReSoil)

Exemple : pour 1000t importées à 1,5 tCO2 eq/t, si le référentiel MACF (basé sur l’échange des quotas carbone) est de 1 tCO2 eq/t et le facteur MACF (correspond aux quotas gratuits) de 90%, alors le coût du MACF sera de : prix certificat x 1000 x (1,5 – 1 x 0,9)

D’après le simulateur mis à disposition par le ministère de la Transition écologique, le surcout imputé par le MACF initialement prévu s’élèverait à 144€/t urée importé en 2026 (prix du certificat à 80€/t) et ce prix augmenterait chaque année avec la réduction des quotas gratuits. Avec un prix autour des 540€/t actuellement, et approchant les records atteints au début de la guerre en Ukraine, cela représenterait une hausse supplémentaire de 27%. De plus, cela s'ajoute à la taxe déjà imposée sur les engrais provenant de Russie depuis juillet dernier.

Cependant, lors d'une conférence de presse datant du 17 décembre 2025, la Commission Européenne a annoncé alléger le coût pour les engrais azotés : une majoration des valeurs d'émission par défaut de seulement 1% au lieu de 10% en 2026 pour les autres produits soumis au MACF. Cela ne devrait entrainer qu’une hausse du prix de « seulement » 7%, répartie entre tous les acteurs. Néanmoins, cela n’est qu’un report d’un an de la mesure.

Le secteur agricole européen des engrais sera par ailleurs soutenu via un Fonds temporaire pour la décarbonation financé par 25% des ventes de certificats MACF (les 75% restants alimenteront les fonds propres de l'UE).

Une succession d’impacts en cascade

Sur un marché mondialisé, la production agricole européenne sera ainsi moins compétitive, les exportations devraient baisser tandis que les importations augmenteraient de 2%, notamment sur les cultures à forte valorisation de l’engrais.

Cette augmentation des coûts de production se répercutera soit sur la marge des agriculteurs, qui s’est déjà drastiquement réduite avec la flambée des prix des engrais liée à la guerre en Ukraine, soit répartie au sein de la chaine de valeur. En effet, si les coûts de production européens augmentent d’un côté, le prix, lui, reste dépendant du marché mondial et ne réagit pas uniquement selon la production européenne. Si le prix reste stable mais les coûts de production augmentent, nécessairement la marge diminue.

Une solution au MACF : baisser les engrais azotés ? Oui mais est-ce si simple ?

L’utilisation d’engrais azotés a déjà diminué de 11% entre 2015 et 2023 en France. Cependant, toute plante a besoin d’un certain apport en azote pour croitre, en moyenne on considère, par exemple, que pour produire 1 quintal de blé il faut 3 unités d’azote. Au-delà d’un certain seuil, réduire la part d’azote c’est donc réduire le rendement. C’est pourquoi, la production européenne pourrait être amenée à baisser laissant place à des produits importés, parfois avec des accords de libre-échange. Légumineuses dans les rotations, cultures associées, engrais organiques, localisation des apports, autant de solutions pour diminuer ou substituer de l’azote minérale mais la dépendance est encore forte et il convient d’accompagner les agriculteurs et les filières.

Les crédits carbone sont une voie de financement mais ils ne compensent pas, dans l’état actuel des choses, l’arrivée de cette taxe carbone aux frontières. Dans le même temps, les coopératives commencent à soutenir les productions bas carbone via des primes filières.

Conclusion :

Imaginée pour relancer une production européenne, en relançant la compétitivité vis-à-vis des marchés internationaux, la taxe carbone aux frontières impactera de ce fait les couts de production des agriculteurs alors que l’Europe importe un tiers de ses engrais azotés. Si dans les années 80 le monde céréalier se portait mieux, aujourd’hui le contexte est tout autre et beaucoup s’inquiètent de cette flambée des coûts de production alors que les prix de vente ne suivent pas la même tendance. Alors que jusque-là l’agriculture européenne était tournée vers un modèle agri-productiviste quoi qu’il en coute, le paradigme est en train de changer. La maximisation de la production tend à se transformer en minimisation des coûts quitte à produire un peu moins, le tout dans un contexte de changement climatique. Car si les coûts sont fixes, la production, elle, est instable: alors maîtriser ses coûts c’est atténuer la fluctuation agricole.

Si d’un côté cette nouvelle règlementation a pour objectif de relancer l’industrie européenne en la rendant plus compétitive, les agriculteurs vont être touchés de plein fouet par une nouvelle augmentation de leurs couts de production, les rendant, eux, moins compétitifs vis-à-vis de productions importées notamment en libre échange, à l’image du Mercosur. La question se pose quant à la cohérence globale de résilience en faveur du milieu agricole vis-à-vis de l’industrie. C’est pourquoi, dans un contexte global agricole tendu, la Commission Européenne a décidé d’alléger cette taxe carbone pour les engrais en 2026.

Vous souhaitez en savoir plus sur ReSoil ou échanger avec un de nos experts ?

Contactez-nous

Découvrez les projets de transition de nos agriculteurs partenaires sur notre plateforme ReSink

👉 Découvrir les projets sur ReSink