Le chanvre, une culture d'avenir face aux défis climatiques et environnementaux

16 juin 2026

- par
Solène

Dans un contexte où on questionne de plus en plus le travail du sol pour préserver les parcelles agricoles de l’érosion, intégrer une culture qui en améliore la structure naturellement représente un intérêt grandissant. Dans cet article, nous étudions le cas du chanvre industriel (Cannabis sativa).

L’une des premières plantes à avoir été domestiquées dans l’histoire de l’Homme, la production de chanvre s’est développée sur tous les continents pour produire des matières textiles, des cordages et du papier, atteignant ainsi 175 000 ha en France en 1850. L’arrivée des matières textiles synthétiques dans les années 1930 entraîne son déclin et sa quasi disparition après la Seconde Guerre Mondiale. Toutefois, à partir des années 70, le chanvre industriel attire de nouveau l’intérêt et se redéveloppe rapidement en France et dans le monde. Aujourd’hui, avec près de 25 000 ha, la France est le 2e producteur mondial (après la Chine). Interchanvre, l’interprofession de la filière a pour objectif de doubler cette surface d’ici 2030.

Cette culture doit-elle et peut-elle continuer à se développer ? Quels sont ses atouts et ses contraintes agronomiques ? Quel est son potentiel sur le marché français actuel ?

I- Le chanvre industriel : entre atouts agronomiques et contraintes opérationnelles

a) L’itinéraire technique du chanvre industriel

Le chanvre industriel est une culture de printemps généralement placée en tête de rotation, devant une céréale. Le semis est réalisé d’avril à mai dans un sol ressuyé, réchauffé (environ 10 à 12 °C) et présentant un pH supérieur à 6. La densité des plants de chanvre industriel varie entre 200 et 300 pied/m2. Cette forte densité, couplée à la croissance rapide de la culture, limite fortement le développement d’adventices, ce qui permet de se passer de produits phytosanitaires. La récolte intervient de mi-août à septembre : en mode non battu pour la production de fibres ou en mode battu pour valoriser simultanément les graines et la paille. Après la fauche, les tiges sont laissées au sol pendant 5 à 8 semaines pour le rouissage, étape essentielle durant laquelle l'alternance de pluie et d'ensoleillement favorise l'action des micro-organismes qui dégradent les pectines liant les fibres. Lors de cette phase, le chanvre change de couleur, passant du vert foncé au gris en passant par le jaune. Des passages réguliers avec la faneuse et l’andaineuse permettent d’aérer le chanvre et d’homogénéiser son rouissage. Son débouché détermine l’aspect attendu pour être pressé en ballots.

Itinéraire technique du chanvre industriel | Source : ReSoil
Itinéraire technique du chanvre industriel | Source : ReSoil

b) Les avantages agronomiques du chanvre : une culture adaptée à l’agriculture régénératrice

Le regain d’intérêt pour le chanvre s’explique par divers avantages agronomiques qui sont particulièrement intéressants dans un contexte de changement climatique et de raréfaction des ressources :

  • Une culture Zéro phyto et facilement cultivable en agriculture BIO : Le chanvre est assez peu attaqué par les ravageurs et la plupart des variétés sont des populations, ce qui le rend plus résistant aux maladies.
  • Une fertilisation raisonnable : Les besoins en azote et en phosphore du chanvre sont modérés. Il est conseillé d’apporter autour de 60 unités/ha de N (3 fois moins que le blé) et 50 unités/ha de phosphore. Les besoins en potasse sont cependant plus importants (un apport de l’ordre de 150 unités/ha est conseillé).
  • Un faible besoin en eau : Le chanvre a besoin de 280 mm de pluie, moitié moins que le colza, le maïs ou encore le lin. C’est une culture assez résistante à la sécheresse pour laquelle l’irrigation est une pratique exceptionnelle, car son système racinaire pivotant et fasciculé lui permet d’aller chercher l’eau en profondeur.
  • Une culture qui améliore la structure du sol : Le système racinaire pivotant du chanvre fracture le sol en profondeur et améliore sa structure pour la culture suivante. Le rendement du blé ou du maïs peut augmenter de 25% lorsqu’il est précédé par du chanvre plutôt qu’une autre céréale.
  • Une culture qui favorise la biodiversité : Le peuplement dense des pieds de chanvre constitue un habitat favorable pour de nombreuses araignées et carabidés, prédateurs de nombreux ravageurs. Ses fleurs attirent également les pollinisateurs.

Ces atouts font du chanvre une culture parfaitement adaptée à l’agriculture régénératrice qui a pour but de restaurer la santé des sols, préserver la ressource en eau, préserver la biodiversité et atténuer le changement climatique.

Le chanvre, une culture résiliente au changement climatique | Source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)
Le chanvre, une culture résiliente au changement climatique | Source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)

c) La culture du chanvre présente malgré tout quelques contraintes

  • Le matériel de récolte : selon le débouché, une adaptation peut être nécessaire : la moissonneuse-batteuse doit être légèrement modifiée pour la récolte de graines, et des faucheuses spécifiques existent pour les fibres. Au démarrage, avant de se lancer dans des investissements conséquents, il peut être conseillé de s'appuyer sur une CUMA équipée ou une ETA (entreprise de travaux agricoles) spécialisée.
  • La logistique post-récolte : les fibres pressées en ballots doivent être stockées au sec. Les graines doivent être rapidement séchées et aérées pour éviter toute dégradation.
  • Un cadre réglementaire strict : issu de la même espèce que son cousin le cannabis, le chanvre industriel contient du THC. La réglementation impose une teneur en tétrahydrocannabinol inférieure à 0,3 %, des semences certifiées appartenant à des variétés de chanvre inscrites au catalogue européen, et un contrôle annuel en laboratoire sur 30 % des surfaces cultivées. Contraignant, mais parfaitement gérable avec un contrat auprès d’une chanvrière.

II - Qu’en est-il du bilan carbone de la culture du chanvre industriel ?

Le chanvre est souvent présenté comme une culture écologique, mais qu’en est-il de son bilan carbone ?

  • Stockage : Selon Terres Inovia, 1 ha de chanvre stocke autant de carbone que 1 ha de forêt avant maturité, soit environ 15 t de CO2. Cela est permis par son importante production de biomasse lors de sa croissance. Le stockage de carbone est positif pour son bilan. Toutefois, remarquons que l’ensemble des plants de chanvre, à l’exception de la racine, est généralement exporté du champ. Le carbone véritablement stocké dépend donc de son utilisation : si le chanvre est brulé pour faire de l’énergie, le carbone est rapidement déstocké mais, s’il est utilisé en tant que biomatériau durable (isolation, construction), le stockage est plus durable.
  • Emissions : le plus gros facteur d’émissions de gaz à effet de serre d’une ferme est le protoxyde d’azote provenant de la fertilisation azotée de ses cultures (près de 80% des émissions totales au champ). Substituer une culture exigeante en azote par du chanvre, dont les besoins sont modérés et compatible avec l’agriculture biologique, améliore le bilan carbone de l'exploitation.

III- Les débouchés multiples du chanvre industriel, une filière qui se restructure

En France, 7 chanvrières s’occupent de la première transformation du chanvre en s’approvisionnant auprès de 1 550 agriculteurs (chiffre de 2024 d’Interchanvre) avec lesquels elles ont signé des contrats de 3 à 5 ans. Interchanvre est l’interprofession qui structure et organise la filière sur le territoire national.

Le défibrage, première étape de transformation, se fait en chanvrière avec une séparation mécanique des tiges de chanvre en trois fractions : la fibre, la chènevotte (la partie ligneuse), et une poudre résiduelle.

a) L’utilisation des fibres de chanvre :

  • Papiers spéciaux (54 %) : filtres, papiers techniques, papiers à cigarettes, à surface égale, le chanvre produit 4 fois plus de papier que le bois avec moins de traitements chimiques.
  • Isolation dans le bâtiment (20 %) : alors que seulement 10 % des isolants sont aujourd'hui biosourcés, le potentiel de substitution aux matières synthétiques est considérable.
  • Plasturgie (12 %) : déjà utilisé dans plus de 10 millions de véhicules équipés en France pour alléger les pièces d'habitacle.
  • Textile (10 %) : présent chez Levi's, Ikea et d'autres grandes marques engagées dans la réduction de leur empreinte matière.

Le saviez-vous ? le premier ouvrage imprimé, la Bible de Gutenberg, a été réalisé avec du papier de chanvre.

b) L’utilisation de la chènevotte :

  • Béton de chanvre (20 %) : isolant, résistant au feu, hygrorégulateur, il stocke durablement du carbone dans le bâti.
  • Litière animale (51 %) et paillage horticole (28 %) : très absorbante, sans odeur, compostable en fin de cycle.

c) L’utilisation de la poussière de chanvre :

La poussière est un sous-produit issu du défibrage de la plante, elle peut elle aussi être valorisée en :

  • Énergie (80 %) : valorisable en méthanisation ou combustion.
  • Compost (20 %) : retour au sol sans déchet résiduel.

d) L’utilisation des graines de chanvre :

Les graines du chanvre, riches en huiles et en protéines ont des propriétés très intéressantes, tant pour l’alimentation animale, qu’en alimentation humaine ou encore en cosmétique :

  • Alimentation humaine (33 %) : 25 % de protéines composées des 8 acides aminés essentiels que l’Homme doit trouver dans son alimentation et un ratio oméga-3/oméga-6 quasi optimal : un profil nutritionnel qui lui vaut le rang de « Super Aliment » et explique la forte croissance de ce débouché (15 % en 2017, 42 % en 2024).
  • Alimentation animale (62 %) : haute densité énergétique, très utilisée en oisellerie et pêche.
  • Cosmétique (5 %) : propriétés ultra-hydratantes recherchées pour les soins de la peau.

Le chanvre industriel et ses multiples débouchés | source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)
Le chanvre industriel et ses multiples débouchés | source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)

IV - Le chanvre industriel : une culture rentable ?

C'est la vraie question que se pose tout agriculteur avant de se lancer. Et la réponse est nuancée.

La rentabilité du chanvre dépend avant tout du prix de rachat négocié avec la chanvrière, et ce prix est en mouvement. La tendance est en hausse depuis deux ans, portée par une demande croissante en matériaux biosourcés et en alimentation végétale. Mais elle reste insuffisante sur les meilleures terres, où le chanvre peine encore à rivaliser avec des cultures à fort potentiel comme le blé ou la betterave.

Ce qui change la donne, c'est l'approche globale de la culture dans le système d'exploitation. Le chanvre ne se raisonne pas uniquement à la marge directe : son effet précédent cultural, avec jusqu'à +25 % de rendement sur la culture suivante, est un gain économique réel, souvent sous-estimé dans les calculs. Intégré dans une rotation céréalière, il améliore la rentabilité de l'ensemble du système de culture.

À cela s'ajoutent des leviers de rémunération complémentaires en cours de structuration :

  • Le PSE (paiement pour services environnementaux) filière d'Interchanvre, financé par les acteurs du bâtiment, rémunère les services environnementaux rendus par la culture
  • Le Label Bas Carbone ouvre quant à lui la voie à une valorisation directe de la réduction d’émissions de CO₂.

Ces dispositifs ne compensent pas à eux seuls un prix de rachat parfois jugé insuffisant, mais ils modifient progressivement l'équation économique en faveur du chanvre.

Conclusion :

Le chanvre, une culture en cohérence avec le développement durable | Source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)
Le chanvre, une culture en cohérence avec le développement durable | Source : "Chanvre, guide de culture", Terres Inovia et Interchanvre (2026)

Le chanvre industriel a tout pour s'imposer comme une culture d'avenir : des atouts agronomiques solides, une plante valorisable de la graine à la poussière, des débouchés en croissance et une dynamique de filière qui s'accélère. Les outils pour franchir le pas existent : label bas carbone, PSE filière, France 2030. Les fondamentaux sont là.

Ce qui fera la différence, c'est la capacité de chaque maillon de la filière à avancer dans la même direction.

Les agriculteurs, en intégrant le chanvre dans leur rotation, en signant des contrats pluriannuels, en s'appuyant sur les dispositifs existants pour sécuriser leur engagement.

Les chanvrières et transformateurs de l’industrie du chanvre, en offrant des prix de rachat lisibles et des contrats solides, en investissant dans de nouvelles capacités de transformation pour couvrir des territoires aujourd'hui sans débouché local.

Les entreprises utilisatrices des secteurs de la construction, l’automobile et de l’agroalimentaire, en s'approvisionnant en filières courtes et en co-construisant des cahiers des charges qui donnent de la visibilité aux producteurs.

Les pouvoirs publics et les financeurs, en amplifiant les dispositifs d'accompagnement et en soutenant l'émergence de nouvelles unités de transformation là où elles manquent.

Des initiatives existent, des collaborations se construisent, des territoires montrent que ça marche. L'enjeu maintenant est d'aller plus loin, plus vite, plus ensemble. Une filière chanvre solide ne se décrète pas, elle se construit maillon par maillon, contrat par contrat, saison après saison.

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